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FLOY KROUCHI - MCD interview Laurent Catala -2010


Interview publiée dans le MCD #57 2010

DrFloy a mis l’Inde au cœur de ses expériences multimédias. Artiste impliquée, ses réflexions autour du genre et du métissage sonore continuent de la guider dans ses différents projets : un nouvel album, A Stream of Love, et une création radiophonique à Radio France. Rencontre.



Tu as fondé l’association Le Cri du Silence, axée sur la connexion femmes, arts et nouvelles technologies, et la promotion d’artistes féminines. Tu as aussi travaillé avec plusieurs artistes engagées, comme Meira Asher ou le collectif Mafucage. Et ton nouvel album laisse une part importante au chant féminin…

Oui, mais ce n’est pas non plus une fin en soi. Je travaille aussi avec des hommes. Quand on a commencé avec les Mafucage en 1994, il y avait peu de groupes féminins français. Nous avons été dans les premières à passer du live instrumental — basse-batterie-guitare — à l’utilisation sur scène du DAT, puis à l’électronique et aux samplers. L’idée du Cri du Silence s’est imposée comme ça. Quant à Meira Asher, je l’ai contactée pour une création poétique sur la question israélo-palestinienne. On cherche d’autres voies, d’autres voix. La musique reste un milieu masculin, on essaie de créer des espaces et des exemples pour d’autres. La réflexion sur le genre est fondamentale. C’est la première identité qu’on nous donne : on est une fille ou un garçon avant toute autre chose, et l’on doit se construire là-dessus.
Tu as étudié beaucoup de musiques différentes : la composition électro-acoustique, la musique classique hindustani, le jazz/impro…
Mon parcours est celui d’une autodidacte. J’ai appris en faisant, selon les nécessités, les opportunités. Le jazz a été une très bonne formation harmonique et rythmique. Jouer en groupe m’a ouvert à la composition et à la scène. Puis, je suis passée aux nouveaux outils de composition, aux samplers/sequencers (MPC 60 et EMU 6400), et aux ordinateurs. Ensuite, il m’est apparu absolument nécessaire de retourner à la « source » de ce travail sur le son : la musique concrète, les pratiques électroacoustiques et acousmatiques. La musique indienne est venue de ma rencontre avec un maître de Rudra Veena, un des plus anciens instruments à cordes, l’ancêtre de la basse. Et avec elle, les microtons, les couleurs des ragas qui s’impriment à l’intérieur, le jeu en écoutant la résonance de la note jusqu’à ce qu’elle disparaisse…
Ton attirance pour l’Inde et les questions de genre s’est d’ailleurs retrouvée dans un premier projet pluridisciplinaire ?
Oui, j’ai conçu en Inde une création multimédia autour de la problématique du genre, avec des membres de la communauté traditionnelle des Hijras (transsexuelles et transgenres) et des artistes indiennes. Le projet tourne maintenant sous forme d’installation et de projections.
Venons-en à ton nouvel album, A Stream of Love. Sa conception a été à la fois hybride et géographiquement mouvementée…
A Stream of Love a été composé entièrement en Inde, à Bangalore et à Bombay avec mon home/omstudio. On a travaillé à la maison avec Sumathi, la chanteuse, autour de textes issus d’ateliers d’écriture avec les Hijras. J’ai bénéficié d’une résidence Villa Médicis Hors les Murs pour cette production. Quelques prises d’instruments ont été faites en studio à Bangalore, comme le sarangi et les flûtes. L’album était fini quand je suis rentrée en France, mais comme on veut toujours le meilleur, j’ai voulu le mixer en studio. Une démarche périlleuse. Je suis allée chez Rashad Becker à Berlin. On a fait un super travail de préparation, de résonances, de couleurs du son, mais la musique n’était pas là. C’est Mark Bingham, du studio Piety Street à la Nouvelle-Orléans, qui a repris le projet. On a mixé via Internet : je lui donnais les pistes séparées, il me renvoyait des mixes, puis on affinait. Il a été extraordinaire. Il a fait vivre la musique.[...]
Laurent Catala

FLOY KROUCHI - SYNTONE interview Etienne Noiseau-avril 2011


Est-ce que le Hörspiel est un mot familier pour vous dans votre univers sonore ? Si oui, quelle serait votre définition personnelle du Hörspiel ?

"Le horspiel est une forme que j'ai découverte,dans mon parcours, avec la pratique electroacoustique/ acousmatique . Je viens de la musique instrumentale plutot populaire -vu mon instrument la basse- et j'ai peu à peu découvert l'attrait des sons fixés en passant par le remix, sampleurs, sequenceurs , puis par la pratique electroacoustique. Une des premières pièces que nous a faite écouter Gino favotti dans ses cours d'électroacoustique a été "Héterozygote" de Ferrari. Ma première pièce radiophonique à proprement parler est un essai-documentaire pour les Ateliers de création Radiophonique de France Culture qui est aussi quelque part dans sa forme un horspiel .
Le horspiel serait cette forme libre entre art radiophonique "pur", narratif , dramatique ou plus généralement travaillant à partir d'espace "réalistes" où la narration domine , et la "musique" acousmatique, l'art des sons fixés .
Un interstice ou l'on peut jouer avec les frontières des genres. Il s'agit bien d'un jeu: une confusion? Une forme hybride qui peut permettr l'invention de territoires nouveaux à chaque compositeur "

– Est-ce que Luc Ferrari est un compositeur qui fait partie de vos références personnelles et en quoi ? Si votre réponse est plutôt négative, cela m'intéresse aussi de savoir pourquoi.

Tout est musicalité chez Luc Ferrari. Tout "sonne". Il jongle avec les matériaux et tout est extrement rythmique, dynamique et coloré. Depuis ces prises de sons qui créent des plans acoustiques incroyablement vivants, scénarisés -, en passant par ses manipulations, ou l'on sent le geste, la main, le jeu et bien sur l' ecriture instrumentale et l'ecriture electroacoustique, les jeux d'espaces .
C'est aussi un compositeur qui a marqué par ses positions politiques , et son rapport à la pratique de la composition
il disait de sa "Symphonie Déchirée" :
"Cette symphonie porte en elle une révolte contre tous les racismes, les nationalismes et s'élève d'une façon générale, contre toutes les puretés.
Cette symphonie est hétéroclite ou disparate ou perverse ou mélangée. C'est une sorte de balancement entre la révolte et la volupté, entre réalisme et abstraction, entre mouvement impulsif et formalisme, entre électro et acoustique.
Ce sont des positions qui me portent, et qui correspondent à ma démarche

– Lorsque vous avez imaginé puis composé "Couvre-feux", est-ce que la forme du Hörspiel et/ou le travail de Luc Ferrari étaient présents quelque part ? Et maintenant, en regardant en arrière ?

Oui, dans le caractère justement hybride que je voulais donner à la pièce : je suis partie sur l'idée d'une narration sous jacente: 3 femmes sous couvre feux. Trois textes, trois langues, trois mouvements mais j'ai d'abord privilégié la musique et peu à peu ramené les sons du réel, comme une présence qui s'affirme peu à peu, et non l'inverse.
Petit à petit au long de la pièce on entre dans un espace de plus en plus radiophonique : la premiere partie , en arabe, après un prologue, est une longue transe intérieure ou tout n'est composé qu'à partir de deux matériaux, voix et oud ( avec Kamilya Jubran); Entre l'arabe et l'hébreu apparait une rupture d'espace avec une courte scene de la vie quotidienne. la deuxieme partie en hébreu ( récitée par Meira Asher) simule une "retransmission "sur un champ de bataille, mais bien sur, tout est beaucoup plus abstrait . On joue donc sur la situation radiophonique meme : l'emission/ reception du signal. Mais aussi le rapport Intérieur/ extérieur . Réel/ Folie
Lorsqu'on arrive au français, le travail est plus ciselé entre texte et sons, musiques, et enregistrements réalisés à Jerusalem et en Palestine . On se trouve dans une forme de création radiophonique autour d'un texte, extraits choisis de la poète tunisienne Maha Ben Adeladhim. c'est aussi une partie ou l'on retrouve certains éléments sonores précedents et qui clôt la pièce au niveau de la composition tout en l'ouvrant au niveau du sens , en en donnant les dernières clés . En ce sens, bien sur, j'ai pensé un Horspiel en composant Couvre-Feux.
Quand à penser au travail de Luc Ferrari, il y a une ou deux scenes, notament vers la fin ou son travail m'a porté, et bien sur comme je vous l'ai dit plus haut, son engagement.
Mais j'ai aussi tout oublié . Ferrari, le Horspiel et le reste . Pour voir ce qu'il restait.

MAFUCAGE - Le Monde + divers 1995-97